Le Crapaud par Liniger et Fiess - Tchernobyl Fukushima

L’apocalypse de Tchernobyl au jour le jour

Se joue actuellement dans un petit théâtre parisien une pièce appelée « La supplication ». Tirée du livre de la Biélorusse Svetlana Alexievitch, il est constitué de témoignages recueillis auprès de la population vivant autour de la centrale de Tchernobyl, sitôt après la catastrophe comme dans les années qui l’ont suivie.

14 jeunes comédiens à tour de rôle en récitent des extraits, tandis que le groupe se reconstitue dans une sorte de chœur antique chorégraphié, parlé et chanté.

485 villages détruits

« Il n’y a aucune centrale nucléaire en Biélorussie. Sur le territoire de l’ancienne U.R.S.S, les centrales qui se trouvent à proximité des frontières biélorusses sont équipées de réacteurs RBMK, notamment au sud, toute proche, celle de Tchernobyl.

Le 26 avril 1986, à 1 h 12, une série d’explosions détruisit le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Cet accident est devenu la plus grande catastrophe technologique (et écologique) du XXe siècle.

Pour la petite Biélorussie de dix millions d’habitants, il s’agissait d’un désastre à l’échelle nationale. Pendant la Seconde Guerre mondiale, sur la terre biélorusse, les nazis avaient détruit 619 villages et exterminé leur population. A la suite de Tchernobyl, le pays en perdit 485.

50 millions de radionucléides

… La guerre tua un Biélorusse sur quatre : aujourd’hui, un sur cinq vit dans une région contaminée. Cela concerne 2,1 millions de personnes, dont sept cent mille enfants. Les radiations constituent la principale source de déficit démographique. Dans les régions de Gomel et de Modilev la mortalité est supérieure de 20% à la natalité.

Au moment de la catastrophe, parmi les 50 millions de radionucléides propulsés dans l’atmosphère, 70 % retombèrent sur le sol de la Biélorussie ; 23 % du territoire sont contaminés par une quantité de nucléides (césium 137, égale ou supérieure à 37 milliards de becquerels par km 2)…

Quant aux terres irradiées par la strontium 90, elles couvrent un demi-million d’hectares. La superficie totalement interdite à l’agriculture représente 246 000 ha. La Biélorussie est un pays sylvestre, mais 26 % des forêts et des prairies situées dans les bassins inondables des cours d’eau Pripiat, Dniepr et Soj  sont dans la zone de contamination radioactive.

À la suite de l’influence permanente de petites doses d’irradiation, le nombre de personnes atteintes de cancers, d’arriération mentale, de maladies nerveuses et psychiques ainsi que de mutations génétiques s’accroît chaque année…

 Une diffusion planétaire

 Selon les observations, un haut niveau de radiation fut enregistré le 29 avril 1986 en Pologne, en Allemagne, en Autriche et en Roumanie ; le 30 avril, en Suisse et en Italie du Nord ; les 1er et 2 mai, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne et dans le nord de la Grèce ; le 3 mai, en Israël, au Koweït, en Turquie…

Les substances gazeuses et volatiles projetées à grande altitude connurent une diffusion globale : le 2 mai, elles furent enregistrées au Japon ; le 4, en Chine ; le 5, en Inde ; les 5 et 6 mai, aux Etats-Unis et au Canada. En moins d’une semaine, Tchernobyl devint un problème pour le monde entier…

 Un sarcophage assemblé à distance

Le quatrième réacteur, nom de code « Abri », conserve toujours dans son ventre gainé de plomb et de béton armé près de vingt tonnes de combustible nucléaire. Ce qu’il advient aujourd’hui de cette matière, nul ne le sait.

Le sarcophage fut bâti à la hâte... L’on procéda à son montage « à distance » : les dalles furent raccordées à l’aide de robots et d’hélicoptères, d’où des fentes. Aujourd’hui, selon certaines données, la surface totale des interstices et des fissures dépasse deux cents mètres carrés et des aérosols radioactifs continuent de s’en échapper…

Des dizaines de livres

Le sarcophage peut-il tomber en ruine ? Personne ne peut, non plus, répondre à cette question car, à ce jour, il est impossible de s’approcher de certains assemblages et constructions pour déterminer combien de temps ils peuvent durer encore. Mais il est clair que la destruction de l’ « Abri » aurait des conséquences encore plus horribles que celles de 1986…

Vingt cinq années ont passé…Tchernobyl est devenu une métaphore, un symbole. Et même une histoire. Des dizaines de livres ont été écrits, des milliers de mètres de bandes-vidéo tournés. Il nous semble tout connaître de Tchernobyl : les faits, les noms, les chiffres. Que peut-on y ajouter ? De plus, il est tellement naturel que les gens veuillent oublier en se persuadant que c’est déjà du passé…

Toucher à l’inconnu

L’événement en soi – ce qui s’est passé, qui est coupable… ne m’intéressait pas. Je m’intéressais aux sensations, aux sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère.

Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. C’est peut-être une tâche pour le XXIe siècle. Ce que l’homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde… Ma vie fait partie de l’événement. C’est ici que je vis, sur la terre de Tchernobyl.

 L’ancien monde n’existe plus

Dans cette petite Biélorussie dont le monde n’avait presque pas entendu parler avant cela, un pays dont on dit maintenant que ce n’est plus une terre, mais un laboratoire… Après Tchernobyl, nous vivons dans un monde différent, l’ancien monde n’existe plus. Mais l’homme n’a pas envie de penser à cela, car il n’y a jamais réfléchi. Il a été pris de court.

Deux catastrophes ont coïncidé : l’une sociale – sous nos yeux, un immense continent socialiste a fait naufrage; l’autre cosmique – Tchernobyl. Deux explosions totales. Mais la première est plus proche, plus compréhensible. Les gens sont préoccupés par le quotidien : où trouver l’argent pour vivre ? Où aller ? Que croire ? Sous quelle bannière se ranger ? Chacun vit cela.

Mais tous voudraient oublier Tchernobyl. Au début, on espérait le vaincre, mais, comprenant la vanité de ces tentatives, on s’est tu. Il est difficile de se protéger de quelque chose que nous ne connaissons pas. Que l’humanité ne connaît pas. Tchernobyl nous a transposé d’une époque dans une autre… Face à une réalité nouvelle. »

 Un livre incontournable

Ecrit en 1996, le livre glaçant de Svetlana Alexievitch devrait passer dans les mains de tous ceux qui s’intéressent au problème de l’énergie nucléaire et de la menace qu’elle peut représenter pour l’humanité.  Pourquoi en avoir fait l’adaptation théâtrale tant d’années plus tard ?

Pour Stéphanie Loik, directrice du Centre dramatique de Thionvile, qui en a écrit le texte et assuré la mise en scène, ce n’est pas de l’histoire ancienne. Le problème est loin d’être résolu. Le sarcophage, qui devait recouvrir la centrale, qui continue à fuir, n’est toujours pas posé. La radioactivité reste présente dans la zone.

Le drame humain dans toute sa vérité

Mais surtout entre temps, il y a eu le 11 mars 2011, Fukushima. Fukushima qui va nous hanter de nombreuses années encore. L’actualité a rejoint l’histoire.

Alors il faut continuer à faire entendre les voix des survivants de Tchernobyl, à qui Alexievitch cède toute la parole qu’on ne leur avait jamais donnée. Car c’est la meilleure façon de percevoir dans toute son étendue et son horreur les drames humains vécus après une explosion nucléaire.

Sans passer sous silence la totale et insupportable incurie avec laquelle les autorités soviétiques de l’époque ont traité le désastre. Enfin voici l’apocalypse nucléaire racontée par le peuple d’en bas.

Il y a eu Tchernobyl, il y a eu Fukushima, à quand la prochaine ?

La pièce présentée est le résultat d’un atelier dirigé par Stéphanie Loïk avec les élèves de la promotion 3 de l’EpsAd ( École professionnelle Supérieure d’Art Dramatique de Lille). A l’Atalante, Paris ! ), jusqu’au 26/11, puis à L’Anis Gras, Arcueil, du 30/11 au 8/12


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