Quand ça caquète sur mon balcon

Le Crapaud - Jérôme Liniger - les poules arrivent dans les villes - 2012

Les poètes rêvaient de transporter la ville à la campagne. Leur vœu prend forme d’une autre manière. Des militants font pousser des arbustes dans des enceintes de béton, d’autres développent des potagers partagés, dans les quartiers démunis d’espaces verts, des particuliers installent des ruches chez eux, et bientôt on y entendra aussi le caquètement des poules.

C’est un petit village très rural de la Sarthe, dans la périphérie de Sablé, Pincé. 200 habitants. Confrontée à la décision prise par la communauté de communes de « pucer » les sacs de poubelle, en l’occurrence de payer une taxe pour chaque sac enlevé, la mairie a tenu réunion. Nécessité fait loi comme d’habitude.

Englouties dans l’urbanisation

Et l’idée germe de recourir aux … gallinacés.  Car les poules offrent de combiner d’un coup une bonne façon de réduire les déchets ménagers, puisqu’elles s’en nourrissent, d’aller cueillir dans le poulailler des œufs frais (sans doute de meilleure qualité que ceux du commerce), aussi d’offrir aux enfants-citadins l’opportunité de se familiariser aux basse-cours englouties dans l’urbanisation.

De plus comme le souligne une adjointe, on peut supposer qu’avec les nouvelles mesures concernant les élevages en batterie, le prix des œufs risque probablement d’augmenter.

Un foyer sur trois

Alors on a acheté une compagnie de bonnes poules pondeuses, rustiques à souhait, on les a proposées gratuitement et par couple de 2 aux habitants. 31 foyers sur 87 ont topé là, tout en s’engageant, par contrat, à les conserver au moins 2 années, à les mettre solidement à l’abri des méchants renards, enfin à les traiter convenablement, notamment en les nourrissant – ce qui semble aller de soi mais on ne sait jamais, sans rechigner au nettoyage quotidien de leurs excréments.

Une poule, on l’aurait oublié, peut vous débarrasser de 150 kg de déchets alimentaires, ce qui est déjà un service non négligeable rendu à l’humanité croulant sous les ordures de toutes sortes, avec en retour la production assurée de quelques 200 bons œufs bien jaunes par an. Une bénédiction.

 Une opération à peu de frais

La mairesse de Pincé peut être satisfaite, coût total d’une opération qui avait débuté comme une boutade, 600 € « poules et sacs de grains compris »  et pour le même prix l’appui fortement médiatisé d’un certain Jean-Pierre Coffe , soulignant au demeurant le caractère citoyen et convivial de l’initiative.

Que les poulaillers aient disparu dans un village de campagne, à plus forte raison, en pleine zone d’élevage des poulets de Loué, peut surprendre. La poule au pot,chère à Henri IV est bien loin certes, le poulet grillé acheté au marché a sa place de choix dans le menu du dimanche, vite fait, bien fait. Mais le mouvement est en marche, le champêtre grignote le dur.

 Aux Belges, le coup d’envoi

Proche de Tourcoing mais wallonne, 52 000 habitants, Mouscron, une vraie ville, tirant quelque gloire d’avoir hébergé une des séquences les plus terrifiantes du film « C’est arrivé près de chez vous », lorsque Benoît Poolvorde lance son « Gamin… » à l’orée de la forêt.

L’initiative des poules chez soi vient de cette cité. Face à la nécessité de réduire poids et ampleur des déchets domestiques, la municipalité a vent d’un poulailler installé dans un parc de la ville d’Endhoven (Pays bas), où les familles peuvent d’elle-mêmes déposer leurs restes alimentaires.

 75 € le sac enlevé

Consciente  chez ses propres administrés d’une sorte de mentalité latine ne portant pas à ce genre d’effort, la municipalité met l’idée à sa « propre sauce », imagine la distribution à des familles volontaires, se lance dans une première opération, pour 50 familles, dès 2005, une seconde  en 2010, puis une troisième cette année.

Seules 2 familles n’ont pas tenu le coup, ont rendu leur lot, sans doute incommodées par les nuisances. Bilan très positif pour l’adjoint à l’environnement, salué avec amusement par ses collègues comme le « chef coq » de l’équipe municipale. Sachant qu’à raison d’un coût de 75 € pour chaque sac de déchets enlevé sur le pas de la porte, l’adoption vaut quelques inconvénients.

Les poules sont également offertes par deux, « pour pas qu’elles s’ennuient », la livraison est accompagnée d’une formation d’une heure et demie, portant de plus sur le b.a.ba  de l’assemblage d’un enclos par soi-même avec quelques palettes. Un employé de mairie vient constater régulièrement la salubrité des lieux et la bonne santé de l’élevage.

Une race qui a fait ses preuves

Le choix s’est porté de plus sur des individus de la race « poules de Marans »(aux abords du Marais poitevin) considérée comme l’une des meilleures dans le pedigree des poules domestiques, avec la particularité de donner des œufs brillants dits « extra-roux.

On ne s’étonnera pas que la  « chicken fashion » nous vienne une fois de plus d’Amérique du nord, des villes comme New York ont été les premières à autoriser des poules en ville. Voici que dans les jardineries,  ici,  la vente de poules pondeuses, poules naines et poussins a cru de 50% l’an dernier.

Si bien que des entrepreneurs pas bêtes  n’ont pas tardé à mettre sur le marché des poulaillers en kit, certains très design, à poser sur son balcon avec un choix d’habitat approprié de plus en plus vaste.

 Vive les poules municipales

 L’éloge de la poule, au littéral, ce personnage de basse-cour que les enfants adorent, n’est pas rare dans le répertoire musical populaire. Et le redeviendra peut-être. Dès 2002 , l’”écrivain-agitateur” Stéphane Ternoise dépose à la Sacem un titre prémonitoire « Vive les poules municipales », dont nous avons extrait un couplet/refrain :

Ainsi d’un côté – Des tonnes de déchets – Déchets alimentaires – Dont on ne sait que faire – Qu’il faut bien détruire – On n’peut pas tout enfouir

Pendant ce temps-là – Dans nos magasins – On vend pour presque rien – Des oeufs qu’une poule fermière – N’oserait pas sortir de son derrière…

J’exige un décret – Gouvernemental – Une mesure radicale – Pour le bien des cités – Il faut instaurer – Les poules municipales.

 

 

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Comments

cet article est très instructif mais ne crains-tu pas que certain coq de village n’abuse de ces travailleuses en les faisant arpenter le trottoir aussi ?
Et qu’à terme les autorités municipales doivent faire face la fronde de leurs électeurs, exigeant le nettoyage immédiat de ces galinacettes de nos rues joyeuses ?
Face à ce dilemme, je pense arrêter dès à présent deux choses, l’art de manger et l’art d’aimer, cela facilitera grandement l’art de gouverner…
Laurent.

posted by Laurent reiz / 11.06.12 - 9:24

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