L’ours polaire face au tragique sort de la banquise

Les ours polaires à la dérive - Liniger et Fiess

L’Ours polaire serait-il en train de perdre le Nord ? Dans les îles arctiques du Canada, où vit 60 % de son cheptel (12 000 sur 22 000), ce grand mammifère souffre non seulement  des pollutions chimiques, métaux lourds et pesticides, concentrées dans ses proies préférées, mais aussi d’une rivalité amoureuse avec son cousin le Grizzly. Ce fut l’un des gros soucis d’un récent colloque international, dont le bilan ouvre sur des perspectives plus qu’ inquiétantes.

Voici qu’apparaissent ça et là des ours “café au lait”, d’autres blancs tachés de brun, voire bicolores : corps blanc, museau et membres bruns… La cause de ce méli-mélo ? «Le réchauffement climatique, disent les experts, qui permet au grizzly de peupler un autre territoire que le sien, les îles du Grand Nord.» Il y parvient, par exemple, en poursuivant sur la banquise une harde de caribous, puis s’y trouve isolé par la fonte des glaces. Or, quand passe une belle ourse blanche, le hardi Robinson plantigrade n’a rien contre  le métissage…

En sens inverse, surpris par la fonte précoce de la banquise où il chasse le phoque, il arrive que l’ours polaire affamé cherche refuge vers le Sud. Et là, il affronte les hommes et leurs fusils. L’été dernier, à Tchoukotka  en Sibérie les policiers russes ont tué deux plantigrades qui rodaient dans les villages de pêcheurs.

Déjà à l’ère glaciaire

Depuis longtemps, certes, on savait que l’ours blanc et son cousin brun pouvaient faire des petits ensemble, notamment dans les zoos. Car ces deux espèces, séparées depuis 100 000 à 300 000 ans, restent génétiquement proches. Selon l’expert français Rémy Marion, ils auraient déjà, à l’ère glaciaire, hanté les mêmes cavernes, en Ecosse et en Irlande et s’y seraient hybridés à maintes reprises.

Pour nommer ces hybrides, les savants n’ont-ils pas inventé un code amusant ? La première syllabe désigne le père : “Pizzly, Polizzly ou Prizzly” (polar/grizzly) c’est donc le rejeton d’un mâle blanc et d’une femelle brune. Et l’inverse, c’est hélas… “Grolar !” (grizzly/polar)… En langue Inuit, la même règle donne “Nanulak” et “Aknuk” (de  Nanuk, l’ours blanc, et Aklak le grizzly).

L’alerte dès 2006

C’est un guide Inuit, Roger Kuptana qui, le premier, a donné l’alerte. Le 16 avril 2006, Roger  guide sur l’île de Banks le chasseur américain Jim Martell, lequel abat un drôle d’ours polaire. Son pelage parait “normal” : blanc crème… Mais son crâne, au lieu d’être effilé, est massif et aplati ; il a en outre la bosse du grizzly sur les épaules, et des taches brunes sur la gueule, les membres et l’arrière-train.

Les gardes-chasse sont en alerte : « Si ce chasseur a tué un grizzly avec un permis pour l’ours polaire, il écopera de 12 mois de prison !» Illico, on analyse la peau de l’ours, dont l’ADN révèle un hybride “grolar” : père grizzly, mère polaire…  Martell respire, et Kuptana n’en revient pas : « Les vieux Inuit, rappelle-t-il, voyaient parfois passer des grizzlys, mais jamais ils ne s’accouplaient avec les ours blancs ; ils les évitaient ou se battaient… »

Des hybrides féconds

Même son de cloche pour les biologistes : « Ours blancs et bruns ne peuvent copuler à l’état sauvage, disaient-ils, puisque le blanc passe le printemps sur la banquise, et le brun à terre !» Les Inuit, eux, ne sont pas au bout de leurs surprises. Le 8 avril 2010,  David Kuptana, cousin de Roger, abat sur l’île Victoria un nouvel ours polaire atypique : son ADN révèle que son père est grizzly et sa mère… hybride !

C’est inattendu : le croisement des deux espèces donne donc des hybrides féconds ! Leur  métissage, vite indéchiffrable, pourrait donc s’accélérer, engendrant une population nouvelle, amphibie et bigarrée ? « L’hybride, observe un zoologue, a le long cou de l’ours polaire, mais la bosse du grizzly ; il a la plante des pieds à-demi fourrée, alors que celle de l’ours polaire est toute fourrée, et celle du grizzly dénudée… »

Toute la faune arctique en danger

Chez les zoologues, on s’inquiète déjà de sa survie à long terme : « Moins “spécialiste” que l’ours blanc, l’hybride semble avoir les pattes moins adaptées à la nage et à la marche sur glace…» Car, le réchauffement aidant, l’hybride ne risque-t-il pas de supplanter l’espèce polaire ? Ce péril menace, en fait, toute la faune arctique. Car la régression de la banquise ouvre depuis peu aux mammifères marins (comme aux navires) les routes du pôle.

Hier, rappelle le biologiste Brendan Kelly, la banquise était pour eux une barrière infranchissable, car elle les empêchait de faire surface pour respirer en chemin. Mais, à l’approche de l’an 2000, on voit la banquise tomber, tel le mur de Berlin. Alors, bonjour les cousinages inattendus! Autour du pôle, s’hybrident les baleines franches boréales et leurs parentes du Pacifique, hier bien séparées.

De dangereux prédateurs venus du sud

De même, note Brendan Kelly, narvals et bélugas (ou baleines blanches), naguère éloignés, font maintenant des petits ensemble, ainsi que les phoques à capuchon avec leurs cousins du Groënland. Vingt-deux espèces de mammifères marins, estiment Kelly et ses collègues, seraient ainsi en voie d’hybridation.

S’insinuent ainsi de nouveaux prédateurs : venus du sud comme les autres, le renard roux affame ou extermine son cousin le renard blanc polaire, tandis que l’orque épaulard (ou baleine tueuse) s’attaque au narval et au béluga, lesquels ignoraient jusque là son existence ! Là encore, les Inuits sont aux premières loges et font l’info.

Des maladies mortelles

Mais le plus grave, c’est la perte de diversité génétique, qui rend les espèces vulnérables aux maladies. Or, là aussi, le danger se corse : les espèces venues du Sud sont souvent porteuses de germes (virus, bactéries, parasites) contre lesquelles les espèces nordiques n’ont aucune immunité rappelle le pathologiste canadien Ole Nielsen . Dans les années 80, la trichinellose passe du renard et de l’ours vers le morse, puis vers l’homme. Mangeurs de viande crue, les Inuit en meurent.

En 2000, Nielsen voit arriver la brucellose (ou avortement épizootique). Venue, on ne sait comment, de la vache, de l’homme ou de la chèvre, elle infeste et stérilise baleines et dauphins. On s’inquiète plus encore pour les bélugas et narvals, dont on a découvert qu’ils n’ont « aucune immunité contre la maladie de Carré» : mortelle pour les chiens, elle s’est répandue chez les phoques tout autour du monde. « Si un dauphin, un phoque ou une baleine amenait le virus dans l’Arctique, note Nielsen, on pourrait y assister à une extinction massive ! »

La fonte de la banquise, résume quant à lui Brendan Kelly, est pour la planète « un phénomène aussi crucial que le serait la submersion de l’Amérique du Sud. » Depuis des millions d’années, ce continent sépare les faunes de l’Atlantique et du Pacifique, comme hier la banquise isolait du monde entier la faune de l’Arctique. Et de conclure : « Ni les ours polaires, ni les baleines et dauphins, espèces connues pour leur longévité, n’auront le temps de s’adapter à la chute brutale d’une telle barrière…»

Maurice Soutif pour le Crapaud.fr



 

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