L’humus par-dessus tout

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Il est des évidences qui mettent du temps à s’imposer. Depuis de longues années, un couple de biologistes se bat pour faire connaître l’importance du sol dans l’agriculture, spolié par les pratiques phytosanitaires intensives.

 

Lydia et Claude Bourguignon ne sont plus tout jeunes, cependant c’est sur et « dans » le terrain, à 60 ans passés, qu’ils vont chercher arguments et preuves.

Une fosse

On les voit régulièrement creuser dans le champ cultivé une fosse de 1,50 m de profondeur sur 2 m de long et y descendre, outils à la main.

Après des prélevés à différentes profondeurs, roches, racines, faune, ils procèdent aux premières réactions chimiques, qu’ils étudient ensuite au microscope dans le coffre de leur véhicule, éléments qu’ils emportent également pour une analyse en labo approfondie, chez eux.

Car, boudés par les institutions, ils ont du ouvrir leur propre laboratoire d’analyse de microbiologie des sols (LAMS), près de Lyon.

Parfum

Ce protocole in situ s’accompagne d’une appréciation plus visuelle et olfactive. Quand la terre est riche, cela se voit à l’œil nu, cela se sent aussi, ce qu’on appelle le parfum de la terre.

Comme ils l’ont fait sur près de 6000 analyses en France et dans le monde . « Nous passons 2/3 de notre temps sur place », ouvrant évidemment le dialogue avec les agriculteurs présents autour d’eux, propriétaire et voisins.

Ver protagoniste

Pour Claude Bourguignon, dans une très intéressante conférence-vidéo ( : Où va le monde ? ), « nous voyons dans les campagnes les arbres, les plantes, les récoltes, mais l’essentiel de la vie est dans ce sol qu’on ne voit pas.

… Les sols hébergent 80% de la biomasse mondiale. Les vers de terre, principaux protagonistes de ce formidable bouillon de culture, représentent à eux seuls le même poids que tous les autres animaux du monde réunis.

Dégringolade

… On constate depuis 20 ans une dégringolade régulière et dramatique de leur activité biologique. Pour preuve, nous sommes passés en Europe, entre 1950 et aujourd’hui, de 2 tonnes de vers à l’hectare à 100 kg.

… Pourtant, ce sont eux qui remontent potasse, phosphore, azote à la surface, tout ce qui enrichit l’humus

… en 6 000 ans, les hommes ont dégradé 2 milliards d’hectares de terres agricoles, soit en un siècle, le 20ème, autant que les siècles qui nous ont précédés.

50 cm

… Si l’atmosphère s’étend en hauteur sur plusieurs dizaines de kilomètres, les sols, avec 50 cm de profondeur, paraissent peu de choses par rapport à la masse de la terre. Or l’humus, matière argilo-minérale, s’avère vitale et d’une extrême complexité.

… Nous avons privilégié de confier ces sols à l’agroindustrie et ses balayages chimiques intensifs, en sacrifiant le modèle de civilisations hautement raffinées, qui avaient bien compris et adopté l’équilibre sylvo-agro-pastoral ».

Par milliards

D’abord chercheur à l’Inra, Claude Bourguignon porte très tôt son intérêt à l’activité intense du sol. Des millions de vers, larves, coléoptères, araignées, acariens qui consomment et décomposent végétaux et tout petits animaux.

Viennent s’ajouter par milliards les micro organismes, bactéries, champignons et leur production d’éléments nutritifs, à nouveau utilisables par la faune et la flore.

Cet ensemble d’interactions fait tourner la machine entre biologique et minéral.

À l’agonie

« Nos actions n’étaient pas comprises par les scientifiques classiques, lorsque nous disions que les sols étaient à l’agonie, ils ne voulaient pas l’entendre. De plus, il n’existait aucune formation digne de ce nom sur la microbiologie des sols ».

On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Claude Bourguignon rompt avec l’Inra. Épaulé par sa femme, Lydia, il crée en 1990 son propre laboratoire.

Alternatives

Tous deux sont incollables sur les méthodes et techniques culturales alternatives, qu’ils collectent à travers de multiples voyages hors de France.

Forts de cette expérience accumulée, ils proposent aux agriculteurs français les pratiques vertueuses pour restaurer, après diagnostic, et préserver les sols de leurs exploitations. Nourrir les hommes sasn empoisonner la terre.

3ème pilier

Ces « médecins de la terre », comme on les qualifie parfois, défendent et prônent le semis direct sur des terres régulièrement mises au repos et couvertes par des prairies naturelles.

Avec les rotations et les couverts, voici le 3ème pilier d’une agriculture de conservation (ou écologique intensive), à savoir l’introduction de la graine directement dans le sol.

Délicat

Se trouve ainsi remis en cause le labour profond, supposé « aérer » la terre. Et contrecarrer le sentiment établi, depuis tant de lustres, de récits, de peintures, que le travail de la terre, c’est d’abord le labourage.

Le sujet des semis est délicat. Et fait réfléchir, notamment sur le délai de 2 à 5 ans pour retrouver un sol vivant normal (selon sa dégradation) après l’arrêt du labour, et sur la lutte notamment contre les mauvaises herbes (graminées) et tous les animaux de surface.

Pessimisme

L’action du LAMS a stimulé le monde agricole pour s’intéresser à la santé du sol. Et rendre certains exploitants plus autonomes dans la gestion de leurs terres.

1 200 ont basculé dans cette nouvelle économie, mais subissent les pressions des chambres d’agriculture, hostiles. Depuis peu cependant, les Bourguignon sont sollicités dans les lycées agricoles, à la demande expresse des élèves.

Et entrevoient une toute première conférence à l’Agro de Paris. Le chemin parcouru ? À la fois énorme et insignifiant.

Face à la puissance des industriels de la semence, de leurs lobbyistes et les perversions de la PAC et la Révolution dite verte, « nous ne pouvons nous empêcher d’être pessimistes. C’est peut-être aussi ce qui nous pousse à ne pas baisser les bras ».

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Plusieurs  plans devaient permettre de doubler les surfaces engagées dans l’agriculture bio d’ici à 2017 (+ 300 000 ha par an dès 2015). Curieusement, le gouvernement a diminué ses aides de 25%, l’an dernier. Exaspérés par ces contradictions, les agriculteurs ont manifesté dans toute la France.

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