La longue marche de la pomme de terre

le Crapaud - Nicolas Jacquette - Robert Fiess - La pomme de terre à la conquête du monde

Un des premiers nutritionnistes, Antoine Parmentier,  l’a rapportée dans ses bagages de retour de captivité en Allemagne. Nourrissant déjà une bonne moitié de l’humanité, voici qu’elle bouscule cet autre aliment de base, le riz et entame, du fait de son « répondant » climatique, sa pleine conquête du monde.

La « papa », c’est le nom que l’on donne à la pomme de terre dans les hautes vallées des Andes, au cœur de ce que fut l’Empire Inca. Parée de ce joli nom, la papa n’est pas seulement essentielle à l’alimentation locale. Elle s’avère aussi un exceptionnel indicateur climatique. «  Sa fleur nous aide à prévoir le climat », déclare un paysan du village de Sacaca » au journaliste de la revue WE DEMAIN. Au point que des chercheurs de la Nasa sont venus sur place pour comprendre.

Collecte planétaire

Répartis aux quatre coins du globe, des centaines de chercheurs étudient l’évolution de la pomme de terre (et d’autres plantes) en fonction des conditions locales, mais surtout des multiples accidents climatiques : moussons violentes, sécheresses prolongées, attaques de parasites. Et ces données proviennent de partout pour être collectées entre autres au Centre international de la pomme de terre (CIP), situé précisément dans la périphérie de Lima.

Exceptionnelle richesse génétique

Choix stratégique. Au pied des Andes, plus de 3000 variétés de tubercule se sont adaptées à des conditions climatiques extrêmes, soleil dans les vallées, fort vent sur les plateaux, neige aux sommets. Le meilleur terrain d’observation. Choix pertinent également car, depuis des milliers d’années, les paysans sèment jusqu’à 100 variétés différentes dans un même champ. Cette promiscuité voulue impose à la nature de les « accoupler » selon leur capacité à s’adapter au climat. Livrant aux chercheurs un matériel génétique hors du commun.

Chinois curieux

Aux objectifs de la recherche, le CIP associe une fonction de banque de semences. On va y chercher des variétés inconnues ou oubliées, en troquer d’autres, ainsi c’est une longue ligne de solidarité autour de la « patate », qui s’est instaurée entre la Bolivie et la Colombie, sur des milliers de kilomètres.

Avec les émissaires de la Nasa, le CIP a vu arriver d’autres curieux, des représentants des autorités du Yunnan (Chine), où le manque de pluie, dans cette région montagneuse, perturbe la riziculture. Le CIP s’est mis au travail et, suite à des études comparatives, l’on a pu sélectionner une variété « cultivar », baptisé Coopération-88, répondant aux impératifs indiqués.

Asie, nouvelle frontière

Les premières cultures ont donné de tels résultats, que le gouvernement chinois a décidé d’installer une antenne du centre  sur son territoire et de reproduire l’expérience ailleurs, dans des régions à forte croissance démographique. Chose surprenante : au Yunnan aujourd’hui, l’on cuisine au moins autant avec la pommes de terre qu’avec le riz. Partout en Asie, sa culture se répand rapidement et permet de pallier les mauvaises moussons.

La fameuse pomme, dont Parmentier découvre les vertus contre les scorbut, n’a pas fini, semble-t-il, sa grande marche. Voici qu’elle côtoie sur les étals des marchés africains le manioc et l’igname, deux racines également résistantes aux aléas du climat. Elle a envahi les potagers de Dakar et la dite « Belle de Guinée »  a fait exploser l’économie des coopératives paysannes, aidant les familles à vivre décemment du travail de la terre.

Anticiper les colères du climat

« Il faut anticiper, dit un chercheur du CIP, le réchauffement climatique semble induire soit un manque soit un excès d’eau, notamment avec les cyclones. Il y a défi et urgence. » Avec un regard aiguisé sur le sort qu’a connu la maca, un tubercule voisin, surnommée le ginseng andin. Dans les années 90, elle a failli disparaître, bien que diffusant un antioxydant puissant, n’étant pratiquement plus cultivée.

Gare aux semenciers

Aujourd’hui, on peut la trouver dans tous les supermarchés. « Qui en profite ? Certainement pas les paysans, interroge le fondateur d’une association de défense péruvienne, Andes ? Aussi, l’on est bien décidé à veiller sur la papa, déclarée patrimoine national. «  Demain, si l’on y prend garde, ajoute-t-il, les semenciers vont débarquer avec leurs histoires de brevets, capables de nous vendre le droit de cultiver nos propres semences …

… Les graines voyagent avec les oiseaux et le vent, comment peut-on nous les voler ? D’ailleurs nous devrions être très fortunés avec tout ce que nous avons offert au monde, pomme de terre, maïs, tomate, avocat ».

La menace minière

Mais une autre menace que la biopiraterie pèse sur la région, la colonisation massive à travers l’occupation terrestre par les compagnies minières, puissantes et sans scrupules, qui ont pris possession des terres. Il en résulte des expulsions de population.

Conflits mortels

Les activités minières nécessitent beaucoup d’eau et, avec la disparition des glaciers, les sources s’épuisent. Aussi les conflits entre agriculteurs et miniers ne cessent de s‘aggraver. Provoquant des victimes, et des crises politiques à Cuzco. Les paysans sont prêts à se battre. Mais face à la toute-puissance des compagnies et leurs appuis, on imagine trop aisément l’issue de l’affrontement.

lecrapaud.fr signale que les informations de ce billet sont issus d‘un article de la remarquable revue WE DEMAIN. Centrée sur les domaines de réflexion et d’action environnementale, elle invite ses lecteurs à « changer d’époque », au long de près de 200 pages très illustrées, accompagnées, dans le numéro qui vient de paraître, d’un cahier sur « Demain appartient aux rêveurs ».

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