Climat : “Je suis sceptique”

Liniger Fiess LeCrapaud

Les conférences planétaires sur le climat se succèdent, celle de Lima est en cours. De nombreuses décisions ont été prises. La France elle-même s’est engagée dans la transition énergétique.

Face à cette abondante et diverse actualité, le crapaud donne tribune libre, pour avis, à des acteurs importants de la planète environnementale.

Aujourd’hui Yann Arthus-Bertrand, photographe, réalisateur et Président de la Fondation GoodPlanet.

 

« Depuis la « Terre vue du ciel », commencé en 1992, je me suis engagé de plus en plus fortement dans une réflexion sur l’impact de nos activités sur la planète. Partant de là, dans la cause écologique.

Dans ma façon de vivre d’abord, personnellement, au niveau de ma Fondation « Goodplanet » et ses initiatives, dans mes films, mes émissions télé, mes expositions.

Grand’messes

Dans le même temps, j’ai assisté à toutes les grandes conférences sur le climat, Copenhague, Cancun, Durban, Rio de Janeiro, je les ai vécues de l’intérieur. Aujourd’hui, je regarde ce déploiement de « grand’messes », sans parler de l’argent qu’elles coûtent, avec beaucoup de scepticisme.

Quand le Président Obama, au dernier G20, arrive précédé de motos Harley Davidson, entouré d’un convoi d’une dizaine de grosses voitures blindées, survolé par des hélicoptères, tout cela pour parler du changement climatique à l’ordre du jour de la réunion, tu te dis qu’on n’est vraiment pas dans le sobriété.

Toutes ces décisions annoncées, ces promesses, pour des objectifs à terme, voire long terme, 2030, 2050, fin du siècle.

Accord

Qui sait ce qui peut se passer d’ici là ? Les dirigeants, les gouvernements peuvent-ils tenir les engagements, en dépit des alternances politiques, voire de graves nouvelles crises comme celle intervenue en1998…

… Ou d’événements climatiques inopinés, qui viendront bousculer les intentions et les modèles scientifiques ? Qui aurait pensé il y a une dizaine d’années à la fonte actuelle des glaciers aussi dramatique et violente?

On a qualifié d’historique l’accord passé récemment entre les Etats-Unis et la Chine, Pékin annonçant le pic de ses émissions d’effet à gaz de serre pour 2030, avec l’idée d’ »essayer d’y arriver plus tôt ». On appréciera l’effet de prudence.

Washington de son côté veut réduire ses émissions à 26/28% d’ici 2025.

Le mal est fait

Longtemps les deux géants refusaient de signer un accord global. Mais les Républicains du Congrès américain contestent déjà l’accord, qui ne soumet Pékin à aucune action pendant 16 ans…

Oui, je suis sceptique quant à voir de réels changements au niveau planétaire. Le réchauffement climatique, on est dedans. Et même si l’on était en mesure de stopper aujourd’hui toutes les émissions de gaz à effet de serre, les températures continueront à augmenter pendant des dizaines d’années, pour moi le mal est fait.

Potentiel

Pourtant on envie d’espoir. J’y ai cru personnellement, lors de la projection du film par Al Gore, que j’ai fait venir à l’Assemblée Nationale. Je me suis dit : le monde va changer. Mais même si on est plus conscient du problème, rien n’a changé !

En juillet dernier, nous avons dépensé ce que la planète est censée nous donner en potentiel énergétique pour toute l’année 2014, comme les années précédentes.

Le dernier rapport du Giec est extrêmement alarmant. S’il n’est pas maîtrisé, le réchauffement climatique entraînera des « effets graves, étendus, irréversibles ».

Dégradation

Il n’y a qu’à voir dès à présent la multiplication des catastrophes climatiques, en France comme partout ailleurs. Et le climat continuera à se dégrader dans les décennies à venir.

Je me rappelle le spectacle du port de Shangaï. En le survolant pour l’un de mes films, j’ai été frappé par cette noria de bateaux, à perte de vue, chargés des dizaines milliers de containers prêts à prendre la mer pour nous livrer toutes sortes des bien.

Et je me suis dit : Comment arrêter cette civilisation d’une croissance sans fin; à défaut d’y mettre un terme, comment la réguler avec efficacité et dans la durée pour vraiment limiter ses conséquences sur notre environnement ?

Gabegie

Et je me suis rendu compte de notre impuissance devant l’ogre de la consommation mondiale et d’une forme évidente de gabegie.

Faudra-t-il attendre la dernière goutte de pétrole, extraite des profondeurs du sol et ou de la mer, sur les 90 millions de barils/jour consommés aujourd’hui, pour que s’enclenche cette véritable « révolution » dans nos esprits, nos actes, nos décisions ?

Quel leader charismatique aura le courage de nous emmener, avec confiance et vision, dans une forme de décroissance, la seule qui peut encore nous tirer d’affaire ?

A moins d’engager le changement par la contrainte étatique. Mais est-ce possible dans nos régimes démocratiques ?

Avancées

La Chine ne s’enorgueillit guère d’être actuellement le pays le plus pollueur au monde. Mais, en marge de son formidable développement industriel, urbain et social, le régime sait imposer des choix. Il est déjà le plus grand exploitant sur son sol d’énergie solaire.

À l’exposition universelle de Shangaï, j’ai visité un seul pavillon vraiment écolo, celui de la Chine. Et dans les rues des villes chinoises, à ma grande surprise, on ne voit que des scooters électriques, ceux à moteur thermique ont disparu.

Bien sûr, il y a des avancées, je ne peux le nier. Et nous sommes des millions à nous battre en faveur de la sauvegarde de notre planète. À l’échelle du monde, que nous reste-t-il d’autre à faire, à nous, acteurs individuels ?

Lassitude

Je continue à trouver l’époque que nous vivons passionnante, il reste tant de luttes à mener, de défis à relever.

Mais cette forme de lassitude que je ressens pour le combat écologique, je lui ai trouvé un exutoire. Je m’intéresse beaucoup plus maintenant à d’autres fronts, la pauvreté, la corruption, l’homophobie, la place des hommes, femmes, enfants dans nos sociétés, des terrains où des actions positives immédiates sont plus visibles.

Combat que j’espère arriver à traduire dans mon prochain film « Human ». Si je devais résumer ce projet de film, ce serait la recherche de l’amour de l’Homme.

On dit le Président Hollande décidé de tout mettre en œuvre pour la réussite de la grande conférence sur le climat de Paris en octobre 2015. On verra. »

 

 

 

 

 

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Comments

Pour moi, la question est : sommes nous digne d’être sauvé ?

posted by edouin / 12.14.14 - 7:45

Bonjour et merci,
Cette question est bien morale, voire philosophique. IL faut croire en l’homme et dans la formidable aventure que lui fait vivre depuis l’origine des temps le hasard et la nécessité.
lecrapaud

posted by robert / 12.21.14 - 10:38

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article de Yann Artus-Bertrand, mais je ne partage pas ses conclusions.

Bien sûr nous devons veiller à transmettre aux générations futures un monde aussi propre que possible, en gérant raisonnablement nos ressources, ce que nous ne faisons pas actuellement. C’est indiscutable. La seule vraie question est de savoir comment procéder, et de choisir les voies à suivre.

Selon moi, il ne faut pas associer croissance et pollution.
De nouvelles technologies nous permettent déjà de mieux gérer l’énergie, quelques exemples :
– Les éclairages à Leds sont beaucoup moins gourmands que nos anciennes ampoules, ce qui n’est pas neutre du tout compte tenu du nombre d’ampoules en service dans le monde.
– Les moteurs thermiques consomment beaucoup moins d’énergie aujourd’hui qu’il y a quelques années pour un résultat souvent bien meilleur.
– Par passager, les avions consomment eux aussi beaucoup moins d’énergie aujourd’hui. Bien sûr aujourd’hui le nombre de passagers augmente, mais on peut penser que l’évolution des techniques de communication va diminuer la nécessité des déplacements. Reste l’augmentation du tourisme, je suis d’accord.
– L’évolution des techniques de chauffage domestique permettent aujourd’hui de construire des immeubles à énergie positive, qui produisent plus d’énergie qu’ils n’en consomment.

Mais ces évolutions ne vont pas résoudre tous les problèmes, en particulier la consommation d’énergie des cargos qui partent de la Chine vers les pays occidentaux…

Il me semble que nous devons intensifier la recherche pour trouver les solutions de demain. Cette recherche ne peut être financée que par la croissance. L’économiste autrichien Schumpeter a très bien mis en avant les bienfaits de l’évolution technologique, qui rend obsolète certaines activités humaines au profit de nouvelles, créées par la recherche. C’est ce qu’il a appelé la « destruction créatrice ».

Concernant l’énergie, le projet ITER qui doit permettre de maîtrise la fusion nucléaire est très porteur d’avenir et sans conséquences négatives sur l’environnement. Bien sûr, il faut attendre 2050. Les investissements nécessaires aujourd’hui ne sont finançables que par la croissance

Il faut à mon avis dissocier, croissance et pollution. La croissance permet de financer la recherche en faveur de solutions moins ou même non polluantes. Et ce, pour le bienfait de l’humanité. Nous sommes déjà très nombreux sur la terre et la croissance démographique n’est pas terminée. Nous sommes « condamnés » à trouver des solutions pour subvenir aux besoins de chacun avec une évolution positive du niveau de vie des moins favorisés. La mondialisation est en marche, elle entraîne un nivellement des niveaux de vie. La chance de nos pays développés est de trouver et de mettre au point les solutions de demain. Ce n’est pas de parler de décroissance, qui revient à décider de faire marche arrière, comme si on pouvait remonter le temps.

Il faut donc croître sans polluer, c’est le défi auquel nous sommes confrontés.
La décroissance, c’est renoncer à la vie.

La consommation en énergie des exportations chinoises, a été provoquée par la financiarisation de l’économie. Le vrai moteur doit être l’entrepreneur et non pas le financier. C’est le financier qui doit être au service de l’entrepreneur et non pas le contraire. L’appât du gain des financiers a fait les beaux jours de l’économie chinoise à laquelle on a, de plus, donné et non pas vendu notre technologie. Le nivellement des niveaux de vie va rendre beaucoup moins attractive la sous-traitance dans les pays à faible coup de main d’œuvre, tout simplement parce que la main d’œuvre dans ces pays va coûter de plus en plus cher. Ce qui va limiter les transports à travers le monde et profiter à notre économie.

posted by Jean-François Voiment / 12.15.14 - 3:13

Merci Jean-François,
Enfin pris le temps de lire cette longue et très intéressante réflexion.
Certes, la croissance et les avancées technologiques nous permettent de réduire, entre autres, nos émissions de gaz à effet de serre. Mais elles ne résoudront pas tout. Le point de vue de Arthus-Bertrand est de dire 1) gouvernements et grandes organisations internationales sont trop timides, il faudrait des décisions plus proches et plus radicales, 2 ) le mal n’est-il pas déjà fait ? Quand le Giec avance qu’il serait bon que l’élévation de la température se limite à deux degrés dans les 2 décennies à venir, il en doute d’avance. Au-delà, bonjour les catastrophes. Mais tout cela mériterait une discussion approfondie, dont nous aurons l’opportunité un jour, j’en suis sûr.Cordialement.
lecrapaud.

posted by robert / 12.21.14 - 10:35

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