Caoutchouc, un business à gros risque

le crapaud - nicolas jacquette - robert fiess - caoutchouc

Les ventes de voitures ont repris en France, à la satisfaction de ceux qui les fabriquent et les vendent. Pour qu’une voiture roule, il lui faut entre autres des roues et sur ces roues des pneus. Mais sait-on que la gomme des pneus, issu de l’hévéa, est en train de ruiner des forêts entières d’Asie. …

Le soir venu, les hommes de ce village de Thaïlande, équipés d’une lampe frontale, s’en vont saigner les arbres d’une forêt proche. D’une incision dans l’écorce, ils voient couler dans leurs seaux le latex, sorte de liquide épais blanc.

D’abord né en Amérique latine, le caoutchouc (nom issu de la langue quechua, signifiant joliment le « bois qui pleure ») est essentiellement cultivé aujourd’hui en Asie du sud-est, en raison notamment de forêts humides et d’un climat propice.

Des milliards de pneus

40 % de ce matériau, utilisé mondialement provient surtout d’un arbre, l’hévéa brasiliensis, et les trois quarts de la récolte servent à fabriquer des pneus, 2 milliards d’unités par an, à destination de voitures, camions, avions.

Mais pas seulement, le caoutchouc naturel, considéré comme plus fiable et résistant que le synthétique, sert aussi à équiper certains équipements de moteurs, des gants chirurgicaux ou des … préservatifs.

Une balle pour mythe

Les Amérindiens l’utilisent déjà abondamment, lorsque les Européens viennent les assiéger au milieu du 15 ème siècle et notent l’usage qui en est fait pour des objets courants.

Jeu précolombien ( juego de pelota), la balle de latex joue même le rôle d’un mythe de création, par ses rebondissements incessants, elle mime la course du soleil autour du monde.

L’or blanc

Devenue marchandise précieuse, la quête du caoutchouc fait l’objet très vite au 20 ème siècle d’une sorte de « ruée vers l’or ». On explore la forêt amazonienne pour abattre autant d’arbres que possible, des villes –champignons, à l’exemple de Manaus, sortent de terre, où s’érigent soudain des demeures somptueuses.

Très vite cependant, en l’espace de quelques décennies, par la seule introduction de 70 000 graines dans les colonies britanniques, le cœur de la production va se déplacer vers l’Asie du sud-est, le monopole du Brésil, qui compte pourtant 50 millions d’arbres en 1910, implose.

Fortunes accélérées

Dans les villages de Thaïlande, où l’on vivotait avec la culture du manioc, toute l’activité tourne désormais autour du latex. Une aubaine pour les paysans, qui s’enrichissent, acquièrent une nouvelle maison, un 4/4 ou les gadgets électroniques qui séduisent tant leurs enfants.

Des fortunes se font à vitesse accélérée. Tel ce propriétaire qui développe, avec une pépinière de 75 000 arbres, la vente de 1 million de semis par an.

Brûler pour dégager

Dans une Asie marquée par une croissance industrielle et démographique, la silhouette de l’hévéa domine dès à présent les forêts indigènes de nombreux pays, Laos, Birmanie, Thaïlande, Viêt Nam, Chine.

Au total, on a défriché 9,9 millions d’hectares pour ce faire. Et l’on continue à brûler des parcelles pour aménager de nouvelles plantations.

Grande inquiétude

Signe de cette nouvelle ruée. De 1983 à aujourd’hui, la production mondiale de caoutchouc naturel a explosé de 4 à 12 millions de tonnes /an. Non sans créer une grande inquiétude.

S’il a apporté une certaine prospérité à des millions de personnes, le caoutchouc marque « l’une des transformations écologiques les plus importantes et les plus rapides de l’histoire de l’humanité », note un scientifique de Hawaï.

Maladie sud-américaine

Car il essaime dans les paysages une monoculture aussi uniforme qu’un champ de patates en France, réduisant à néant des écosystèmes parmi les plus diversifiés au monde, riches d’une faune exceptionnelle.

Il n’est pas seulement question ici de grave menace écologique. Les hévéas des plantations asiatiques proviennent de semences brésiliennes. Or, ces arbres sont très vulnérables à une maladie sud-américaine, le microcyclus ulei.

Ballet infernal

Sous forme de spore, le champignon s’attaque aux feuilles, absorbe leurs nutriments jusqu’à ce qu’elles tombent, reprennent leur ballet infernal à chaque nouvelle floraison. L’arbre s’affaiblit, voir dépérit.

Leur proximité dans les plantations encourage évidemment la progression. Le champignon finit toujours par imposer sa malfaisance.

Désastre mondial

Henri Ford, qui acquiert en 1927 plus de 10 000 km2 dans le bassin amazonien pour les planter d’hévéas, en est directement la victime – la production en série de ses automobiles a commencé à Detroit. 8 ans après, il doit revendre le domaine pour une bouchée de pain.

Plus près de nous, deux chercheurs d’une université de Floride lancent un cri d’alarme en 2012. « Il suffirait que, par n’importe quel vol transcontinental, ce champignon parvienne en Asie du sud-est et ce serait un désastre économique », préviennent-ils.

Non seulement pour les populations engagées dans la culture du caoutchouc, mais aussi pour l’industrie automobile mondiale. Pour pallier cette menace, l’Organisation onusienne pour l’alimentation et l’agriculture a émis des recommandations, qui sont restées lettre morte.

Comme le dit un proverbe africain, “tout va bien jusqu’à ce que ça aille mal”.

 

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Les informations sont extraites d’un article paru dans l’excellente revue National Geographic (numéro de janvier 2016) . Avec les remerciements du « crapaud ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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