Cabillaud contre petro-dollars

Vous aimez le cabillaud, il y a des chances qu’il vienne des Lofoten, en Norvège. Les eaux froides, proches de l’Arctique, leur conviennent bien. Mais ces îles recèlent une autre richesse dans leur sous-sol, à savoir d’impressionnantes réserves pétrolières. Là-bas, le dilemne agite les esprits et le coeur.

À la ligne

Les Vikings sont les premiers à faire le commerce du cabillaud, qu’ils vont jusqu’à exporter en Angleterre. C’est déjà une pêche saisonnière, elle l’est restée. Dans de petites embarcations de 15 mètres maximum, les pêcheurs norvégiens ont gardé l’habitude d’amorcer le poisson à la ligne.

Le skrei (cabillaud de son nom local), et son avatar, la morue, est maître des lieux marins. Les premiers mois de chaque année, il revient frayer dans les eaux norvégiennes, où il est né. Signal donné à 16 000 pêcheurs pour rallier les îles et profiter de ses bancs prolifiques, les prises étant aussi séchées et salées.

Symbiose

De tout temps, les autorités ont su remarquablement réglementer l’activité, au point qu’après 10 années difficiles, les stocks sont revenus. Assurant à nouveau à ceux qui en vivent, ajoutés à l’activité de l’aquaculture, des gains cossus.

Mais voilà que le pétrole vient rompre ce bel équilibre économique, très vieille symbiose entre la mer et les hommes. On sait qu’off shore, git dans les profondeurs marines un trésor fossile de pétrole/gaz évalué à 65 milliards de $. Soit 1,6 milliards de barils.

Moratoire

Après de longues hésitations des 2 grands partis norvégiens, et des forages vieux de 40 ans, le moratoire libérant leur exploitation jusqu’au Vesterälen plus au nord, a plus que jamais conforté une association locale de défense (« Lovese »), forte de 5000 membres et 320 000 fidèles sur les réseaux sociaux.

Forer ici serait une folie, argumente-t-on. Le socle marin ne fait que quelques kilomètres de largeur, relativement proche de la côte. Une avarie entrainant une marée noire, comme celle dans le Golfe du Mexique il y a 8 ans, causerait une catastrophe encore plus grande.

Appétence

Les plateformes de forage, plus près du cercle polaire, ont l’avantage d’être éloignées de plusieurs centaines de kilomètres, celles des Lofoten pourraient être visibles du rivage, risquant de chasser les touristes, dont beaucoup ressentent de plus en plus d’attirance pour ces îles, qui figurent dans le palmarès des plus belles du monde.

 Les rochers gris basalte qui plongent de 500 mètres dans les eaux dans des à pics vertigineux, les reflets émeraude de la mer, le bleu lourd des fjords, soit une nature sauvage, préservée, mystérieuse.

Kvalvika

Rares étaient dans le passé ceux qui s’aventuraient dans cette région, dont l’approche sonnait déjà comme une aventure de bout du monde, pauvre au point qu’un historien l’avait baptisé « Sicile du cercle polaire ».

Aujourd’hui, des centaines de mobil home allongent les distances, l’été venu, le long de 150 km de côtes, s’amusent des châssis en bois, en plein air, où sèchent les poissons, des chalets peints de couleurs vives; les plus courageux, de nombreux surfeurs, y vont sac au dos.

Sur Instagram, le hashtag « Kvalvika » (du nom d’une plage très courue) annonce près de 15 000 commentaires et témoignages de voyageurs.

Nurserie

D’autant que l’archipel peut afficher sa vocation de refuge ornithologique, des milliers de spécimens différents y sont recensés, notamment l’aigle de mer (pygarge à queue blanche) ou le macareux moine (fatercula arctica) avec son bec orangé aussi aiguisé qu’un couteau de cuisine.

En effet, près de 70 % des espèces capturées dans la région utilisent ces eaux souvent tumultueuses comme une nurserie, phoques et baleines se nourrissent des alevins.

Chèque

Mais les pétroliers n’ont pas pour coutume de s’embarrasser de considérations autres qu’industrielles. Le pétrole se fera rare, allons-y. 40 % des réserves pétrolières du plateau continental ont d’ores et déjà été exploitées. Sachant que la Norvège est totalement dépendante de la manne pétrolière, l’off shore aux Lofoten ménagera une autre gros chèque sur l’avenir.

Que gérera la compagnie Statoil, détenue aux deux tiers par l’État, en plus de la colossale rente des deux fossiles, pétrole, gaz, nourrissant un fonds souverain de 300 Mia, l’un des plus importants au monde.

Cocagne

De ce fait, le pays vogue avec ses 5,3 millions d’habitants au rang de la 5 ème richesse mondiale, derrière le Lichtenstein, le Luxembourg, Qatar et Koweit, excusez du peu.

Les Norvégiens ont donc la chance de se lever tous les matins dans un pays de cocagne, niveau de vie élevé, bon système de santé et de retraite, intégration communautaire, sentiment de sécurité.

Cependant un sondage indique que près de la moitié de la population préfère que l’on renonce à l’exploitation des Lofoten pour limiter les gaz à effet de serre. Le bon sens écologique y pousse.

Investissements

Déjà que la Norvège exporte essentiellement sa seule richesse énergétique vers le marché européen qui s’évertue à bannir les fossiles au profit des renouvelables. On rappelle aussi le respect du aux accords de la Cop de Paris.

De plus, vu la situation géographique, les investissements seront lourds, peut-être difficilement amortissables, si le cours du pétrole ne s’y prête pas.

Malaise

De ce fait on note dans la population comme une sorte de malaise, sur lequel surfe le parti des Verts, auteur d’un beau succès aux élections locales à Oslo en 2017.

Nous nous sommes enrichis grâce à l’or noir, nous n’avons jamais aussi bien vécu, mais les nouveaux petro dollars, serait-ce notre principale contribution au combat contre le réchauffement climatique ?

Et, bien géré, on est sûr que le cabillaud survivra au pétrole.

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