Agriculture : Changer de braquet

À l’approche du Salon agricole de la Porte de Versailles, les agriculteurs ont défilé dans toute la France, inquiets de l’avenir de leur profession, en dépit de l’opération de séduction du Président Macron, qui les a reçus à l’Élysée.

Ayant marqué de son empreinte la plupart des grandes institutions agronomiques françaises, le sociologue, Président de l’Académie d’agriculture de France, Bertrand Hervieu illustre cette inquiétude par les multiples ruptures que nos paysans ont vécues en l’espace de 2 générations.

le crapaud : Où en est-on aujourd’hui ?

BH : Jusqu‘aux années 70/80, nous sommes, rappelons-le, à l’époque du trop plein, fleuves de lait, montagnes de beurre, assurant la sécurité alimentaire du plus grand nombre. Suivi de la grande césure avec l’apparition des quotas laitiers et les régulations de la production.

Aujourd’hui, en Europe, personne ne souffre plus de la faim, les rayons des magasins dégorgent de produits (sauf pour ceux qui n’y ont pas accès). Mais voici le changement de braquet, quand surviennent dans le panorama les problèmes sanitaires, environnementaux, voire territoriaux, en plus des problèmes de prix et de compétition internationale, avec notamment l’accord de libre échange, Mercosur et 4 pays latino-américains.

lecrapaud : En quelque sorte, le métier se complique encore.

BH : Les agriculteurs constituent une catégorie socio-professionnelle de plus en plus éclatée en termes de revenus, de cultures, de mode de vie, même s’ils se caractérisent par une certaine homogénéité de pensée et d’opinions qui les distinguent sensiblement des autres catégories socioprofessionnelles.

lecrapaud : Le sentiment aussi de disparaitre du paysage ?

BH : Oui, une rupture démographique qui inspire un sentiment de déclin : pour la première fois de son histoire, la population agricole française devient une minorité parmi d’autres.

lecrapaud : Enfin, on pourrait aussi parler d’ une rupture avec l’alimentation ?

BH : Les aliments se sont à ce point industrialisés, ultratransformés pour certains, dans leur composition comme dans leur conditionnement, qu’on en arrive à oublier qu’ils proviennent du travail de nos agriculteurs, sauf quand s’impose par exemple la question des pesticides, une sorte de rupture avec la nature, qui les confronte directement avec le consommateur.

lecrapaud : On entend dire que l’emploi des intrants a diminué ?

BH : La question, je le rappelle, a été mise sur la table par le Grenelle de l’Environnement (2007). Baisser, je ne crois pas. Nous ne sommes pas dans une courbe vertueuse..

lecrapaud : Les raisons à cela?

BH : Faute déjà de trouver des produits de substitution. Surtout, ne cachons pas ce dilemme. Les coopératives construisent leur force économique autour de la vente des intrants. Même si individuellement les agriculteurs sont conscients qu’ils préféreraient se passer de cet arsenal phytosanitaire, pour les effets induits sur leurs cultures comme sur eux-mêmes, ils sont pris dans une sorte piège. Ils veulent aussi des coopératives fortes.

lecrapaud : Donc, pour vous, globalement, le volume utilisé ne diminue pas.

BH : On voit bien qu’émergent de nouveaux « itinéraires » pour sortir, autant que faire se peut, de ce recours massif à la chimie, agriculture raisonnée, de conservation, bio, agroécologie, agroforesterie… Le plan écophyto (2008) montre que dans une exploitation qui réduit les intrants, le chiffre d’affaires est moins important mais le résultat meilleur.

lecrapaud : En fait, nous sommes à nouveau dans une période de forte mutation.

BH : Bien sûr et cela déstabilise. Même si l’agriculture française reste une des premières du monde. Mais pour mener à bien une ferme ecophyto, avec de moins en moins d’intrants, cela demande réflexion, réinvention, un soin considérable. Et de la coopération avec d’autres agriculteurs, peut-être ce qui manque le plus dans l’évolution actuelle, ces gens-là sont un peu seuls dans leur coin.

lecrapaud : Vous parlez aussi de rupture avec le territoire. L’ogre de l’urbanisation engloutit les terres agricoles et voici que les Chinois, non contents d’acheter des vignobles dans le Bordelais, mettent la main sur nos exploitations. 900 ha dans l’Allier l’été dernier, 1700 dans l’Indre il y a 2 ans.

BH : On sait l’inquiétude chez les dirigeants chinois quant à la sécurité alimentaire de leur pays. Nos responsables sont assez gênés pour protester contre cette mainmise, d’autant que nous avons nous-mêmes de forts intérêts agricoles dans presque une dizaine de pays africains, en Europe de l’est et en Amérique latine.

lecrapaud : Dans ce phénomène de globalisation, ce qui fait peur relève de l’agressivité chinoise, doublée d’une formidable puissance financière.

BH : Même si les achats sont encore marginaux, ces concentrations et le laisser faire ne sont pas souhaitables, à mon avis. Elles ont pour effet déjà de faire monter considérablement le prix du foncier.

lecrapaud : Va-t-on encore entendre évoquer au Salon 2018 des suicides dans la profession ?

BH : On avance généralement la cause des dettes, mais il y a la solitude de ces hommes, souvent jeunes et bien formés, face à leurs difficultés. Intrants, guerre des prix, transition écologique, dureté des temps tout simplement. Et le poids des symboles, casser une lignée familiale, dépendre du salaire de sa femme, être taraudé par un sentiment d’échec.

lecrapaud : Certaines de leurs femmes se mobilisent ?

BH : Il faut signaler ces femmes venant d’exploitations du Calvados, décidées à sortir de l’ombre, foulard noir sur la tête, pour aider leurs conjoint à sortir de la crise et défendre un monde agricole qui leur est cher. Car « Nos hommes, remarquent-elles, nos hommes ne parlent pas ».

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