Dans la Somme, les sombres perspectives d’une ferme-usine

Le crapaud - Nicolas Jacquette - ferme à lait intensive au plateau des mille vachesOn connaissait le plateau des Millevaches dans le Limousin. Il faudra peut-être se familiariser avec la ferme des « 1000 vaches », un projet mi-agricole, mi-industriel, qui fait grand bruit dans la Somme.

Près de 1000 personnes dans la rue à Amiens un samedi (quelques centaines déjà en février ), jeunes et moins jeunes militants de mouvements de lutte pour l’environnement, parents riverains avec enfants sur leurs épaules pour dénoncer à haute voix « L’agriculture business », « Avec du lait végétal, pas de souffrance animale », « Non à l’usine à gaz », « Santé en danger », « La vache n’est pas un poulet », etc.

Les slogans ont le mérite de dessiner rapidement les contours d’un conflit. La ferme en projet vise à réunir un élevage de 1000 vaches laitières, en plus de 750 veaux et génisses sur une surface de 1200 ha, répartis sur 24 communes.

Inédit en France

Le site des bâtiments à Drucat jouxterait l’aérodrome de Buigny-Saint-Maclou, près d’Abbeville. Ce serait la plus grosse exploitation de France, initiée par la société civile d’exploitation agricole (SCEA) Côte de Justice de Michel Ramery. La ferme s’accompagnerait en outre de l’installation d’un méthaniseur, avec production d’électricité.

C’est l’association Novissen (NOs Villages Se Soucient de leur ENvironnement), qui a levé la révolte, d’abord parce que l’élevage sera érigé à proximité d’habitations ( à 600 mètres de la première d’entre elles), alors que la loi française impose déjà 500 m pour un élevage de 200 bovins pas plus. Proximité également dénoncée par l’OMS, en raison des risques éventuels de transmission de maladies animales à l’homme.

Des laitières sans pâture

Largement diffusé sur Internet, l’argumentaire des opposants souligne par ailleurs un schéma, qui bafoue la condition animale, sans tenir compte de l’évolution de la législation actuelle (la Fondation Brigitte Bardot s’est associée).

Les vaches en effet seront privées d’accès extérieur, donc d’herbe dans les pâtures, confinées désormais dans des enclos fermés. Sans parler de « maltraitance animale », on peut avancer que les bêtes dans de telles conditions de vie subissent probablement un état de stress permanent.

Les veaux, eux, immédiatement séparés de leur mère pour soustraire le lait maternel de leur nourrissage et encourager la production intensive en batterie. En outre, le cheptel sera sans doute le résultat d’une sélection génétique, un des facteurs principaux dans les problèmes de santé chez les laitières à haut rendement pour favoriser les maladies infectieuses.

Promiscuité = maladies

L’Allemagne, dotée de fermes intensives, donnée comme modèle par le promoteur, connaît précisément un scandale sanitaire chez les bovins avec l’apparition d’un nouvelle épizootie, le virus Schmallenberg, qui touche déjà 10 départements du nord de la France.

Transmis par des insectes, il est bénin pour les animaux adultes, provoquant fièvre et diminution de la production de lait, dangereux pour des femelles en gestation, heureusement non transmissible à l’homme. Mais…

Le fait de pousser le système digestif à ses limites compromet le besoin de repos et de sommeil, implique un régime alimentaire différent, l’ajout de céréales dans l’alimentation et, selon un militant de Picardie Nature, joint par « lecrapaud.fr », les éleveurs regroupés dans la future ferme ne disposant pas de réserves de maïs suffisantes, pourraient faire appel à du soja d’importation, génétiquement modifié.

Un méthaniseur hors la loi

Enfin , les opposants mettent l’accent sur le problème du méthaniseur d’une puissance de 1,5 Mw, ingérant non seulement des rejets agricoles à 50%, mais aussi des boues de station d’épuration urbaine, déchets alimentaires et organiques pour les autres 50 %. Combinaison qu’interdit la législation pour les exploitations agricoles.

Celui de la Côte de Justice annonce une puissance 13 fois supérieure à celle que l’on accorde réglementairement à des éleveurs, dès qu’ils veulent bénéficier des avantages fiscaux liés. Ces installations émettent principalement du souffre, ce que redouteront les habitants proches. Aucune étude n’aurait été effectuée sur ces risques sanitaires.

Un dossier qui dérange

Ancien agriculteur, ayant fait très bonnes affaires dans les BTP du Nord Pas de Calais, Michel Ramery n’est pas personnage à renoncer. Connu dans la région, il a de l’entregent, l’oreille de nombreux élus locaux, notamment du fait de ses activités florissantes dans le bâtiment. Et compte bien, après ce coup d’essai, s’il se réalise, exploiter la formule ailleurs.

Il a soigneusement préparé le dossier, invité le Préfet de la Somme à visiter une ferme intensive modèle en Allemagne, obtenu déjà un certain nombre d’avis officiels favorables.

La profession elle-même reste attentive, le dossier, y souligne-t-on, « dérange et bouscule les esprits », à l’exception de la Confédération paysanne, qui s’inquiète de l’impact pour la santé et pour l’environnement (à noter : une levée d’indignations sur le net).

Course à la productivité

Le porteur du projet, Michel Welter, indique qu’« entre 200 et 250 exploitations laitières sur les 1000 que compte la Somme, soit 10 % du volume de lait produit, ne seraient pas aux normes et vouées à disparaître ». Il s‘agirait donc de pallier la baisse du nombre des producteurs et de leur offrir une alternative.

Mais quel avenir pour nos petites structures, s’interrogent certains. « C’est un autre état d’esprit, le monde de l’entreprise, mégastructure et business, avec des éleveurs salariés. Si, du jour au lendemain, l’affaire n’est pas suffisamment lucrative, on ferme boutique et on passe à autre chose », comme l’atteste le funeste exemple de l’entreprise Doux en Bretagne et ses dizaines d’éleveurs aujourd’hui sur la paille.

Perte d’emplois et désertification des campagnes, risques sanitaires graves pour animaux et humains, résume Novissen. Une fuite en avant sans avenir, où producteurs et consommateurs ont tout à perdre. Pour José Bové, pas du tout le type de développement qu’on peut souhaiter. Avec un prix du lait probablement tiré par le bas, ce qui mettrait en difficultés des producteurs de moindre envergure.

Une décision qui viendrait d’en haut

En d’autres termes, en dépit de son caractère local, un vrai choix de société, comme le déclare au « crapaud.fr » le Président de l’association, Michel Kfoury ( la SCEA n’a pas réagi à notre demande d’en haut.

En janvier, il appelait à adresser 1 000 lettres de protestation à la Préfecture de la Somme. En cas de validation du projet, on ira devant le tribunal administratif.

Quelque peu dans l’embarras, entend-t-on dire, le préfet joue la montre. En attente probable d’une décision qui viendrait d’en haut. A l’heure où le Ministre de l’Agriculture prône le développement d’une agriculture biologique.

Réaction de Maurice SOUTIF du 06/07/2012

Ce billet est aussi intéressant que superbement illustré. Et bien significatif de notre époque ! Je ferai cependant quelques rappels: ce type d’élevage intensif, où des laitières d’élite sont nourries à l’auge et les veaux séparés de leur mère, se développe en France depuis une bonne quarantaine d’années !

Or, que je sache, les “écologistes”, ici surtout des “rurbains” inquiets des nuisances, n’ont pas réagi lorsque le “zéro-grazing” (zéro-paturage) s’est installé dans les étables modernes, sur le modèle américain, avec assistance de l’INRA et de l’ITCF (institut technique des céréales et fourrages).

Il semble que le mouvement de protestation actuel joue beaucoup sur le chiffre 1000. Comme l’an Mil ? Avec plusieurs unités de 300, 500 ou 800 vaches, on n’aurait pas eu le même impact émotionnel et symbolique, avec pourtant le même impact écologique.

Il est vrai, aussi, que le grand public est devenu, depuis 1970, plus sensible à la qualité des aliments et au bien-être animal. Mais cela se produit, justement, lorsqu’il est trop tard, 90 % des paysans et de leurs troupeaux ayant disparu pendant ces 40 ans, sans que les citadins protestent.

Combien de saisies d’huissiers, combien de suicides ? Les citadins ne voyaient que les “gros agriculteurs”… Pas ceux qui mouraient de honte. Leurs enfants sont peut-être aujourd’hui dans les manifs ! Ou ingénieurs dans les yaourts Bifidus ! A moins qu’ils dorment dans la rue ?

Pour un article paru dans GEO de 1992, j’ai naguère retrouvé les héros d’une émission de TV qui avait fait scandale en 1970: ” Adieu coquelicots ! “.

L’idée de base était que la France  pourrait avantageusement remplacer deux millions de paysans arriérés par deux cent mille techniciens modernes, armés de machines et de pesticides. D’où le titre ; « Adieu coquelicots ».

François-Henri de Virieu y contait, entre autres, l’épopée du “GAEC Rebotton”, une étable géante dans l’Isère, où 800 laitières importées d’Amérique, ainsi que le soja, étaient traites, sans jamais voir le pré, sur une sorte de tourne-disque appelé Rotolactor.

Déjà, à l’époque, il s’agissait de “rationaliser” la production laitière, tout en offrant à des techniciens salariés les avantages (congés, horaires, etc) dont se privaient les exploitants familiaux qui se payaient au lance-pierre. L’affaire a fait faillite en 1986, victime d’une épizootie de leucose bovine.

Aujourd’hui, à cause du durcissement des normes d’hygiène (nitrates, bactéries, etc), ce type d’étable industrielle recommence à se développer au détriment des étables traditionnelles, vouées à disparaître… Au nom des nappes phréatiques et de la santé humaine !

Toutefois, on s’interroge: comme on a pu le voir à la télé, des agriculteurs français produisent dans les pays de l’Est du lait à deux fois moins cher ! A quand le yaourt chinois “low cost”, le Gruyère polonais ou roumain ? Et d’autre part, quel sera l’impact du prix de l’énergie sur les coûts du fourrage cultivé ?

Cela dit, je trouve assez piquant de voir unis dans ce combat les fans végétariens de BB, qui prônent le “lait végétal”, au nom du bien-être animal, ceux qui défendent les petits éleveurs, et ceux qui s’inquiètent de leur voisinage avec l’usine de méthane, qui dévalorise leur résidence. Quel méli-mélo !

Or le lait végétal, ça suppose la disparition des petits comme des grands éleveurs, non ? Et ça se fabrique à partir du soja ! Et vive, alors, l’agriculture intensive, assistée par la mécanique et la chimie !

D’autre part, je lis dans leur prose : «La vache n’est pas un poulet !» Ce qui veut dire que ce type d’élevage serait bon pour les poulets ? Il faut rappeler que les poulets, descendants de faisans asiatiques, agressifs, émotifs et suicidaires, ont, avant les vaches, subi des siècles de sélection pour s’adapter aux poulaillers géants. Cocorico !

Ce sont aujourd’hui des géants mutants, des zombies incapables de se nourrir dehors, car leur cœur est trop faible et leurs pattes trop molles. C’est pourquoi on les tue tout bébé, à une quarantaine de jours.

De même, les laitières championnes Holstein, aux mamelles hypertrophiées, mais aux membres frêles, ne sont plus vraiment bâties pour brouter dans les alpages. Les envoyer paître dans la nature, c’est encourir des baisses de rendement, des accidents, des boiteries, qui compromettraient la rentabilité et la survie de ces “trésors génétiques” !

Voilà donc où nous en sommes: des pesticides et des machines ont remplacé la main d’œuvre paysanne. Des usines ont remplacé les vraies vaches, ainsi que les paysans dans mon genre, qui rêvaient d’évasion, s’entassaient dans les villes et partaient en voyage par avion, tant qu’il restait du pétrole !

PS: je lis que «les éleveurs regroupés dans la future ferme ne disposant pas de réserves de maïs suffisantes, pourraient faire appel à du soja d’importation, génétiquement modifié». En fait, depuis l’interdiction des farines de viande (pour cause de vache folle), le soja sert à “complémenter” la ration de maïs (riche en glucides, pauvre en protéines) et non à la remplacer.

J’ajouterai que la déconfiture des établissements Doux (cf GEO: «Chair de poule !») vient de ce que les Brésiliens, Thaïlandais, etc, se sont mis à nourrir des poulets chez eux avec leur soya, au lieu de vendre ce soya aux éleveurs industriels bretons.

Avantagés par leur climat et leur main d’œuvre, ils ont tôt fait de conquérir, à moindre prix, tous les marchés d’Orient, où dominaient naguère les poulets français.

PPS: je te recommande de lire par ce lien un article de PLM (Production Laitière Moderne) de 1986, qui rapporte bien l’enthousiasme des ingénieurs du lait pour les fermes-usines du XXème siècle.

PPPS : je lis dans RÉUSSIR, magazine agricole productiviste, que des paysans de moyenne montagne sont, eux aussi, attirés par le « zéro-grazing » (ou zéro-paturage). Car il devient plus facile de déplacer le fourrage que les vaches.

VN:F [1.9.22_1171]
Rating: 0.0/10 (0 votes cast)

Comments

ça fait tout de même un peu froid dans le dos …

posted by Pinson / 09.21.12 - 4:07

1000 vaches ! quand on peut voir entre autres des elevages en californie de plus de 5000 vaches on joue petits bras , mais ce que je crains le plus c’est l’absence de main d’oeuvre car il faudra importer aussi les mexicains qui seuls acceptent de travailler a la traite vintquatre heures sur vingtquatre . C’est drole comme souvent en France on découvre souvent des états de fait vieux de quelques générations , merci a Mr Soutif de l’avoir bien fait remarquer .
Amicalement
Texas 76

posted by Texas 76 / 09.28.12 - 7:33

Bonjour,
merci de votre réaction à cet article et de votre commentaire.
Je transmets à Maurice Soutif.
rf pour lecrapaud.fr

posted by robert / 09.30.12 - 9:51

Laisser un commentaire

*

Subscribe Scroll to Top