Gaspillage /3 L’huile de friture qui fait tourner les pistons

Le crapaud - Nicolas Jacquette - Gaspillage, L’huile de friture qui fait tourner les pistons

Les enfants adorent les petits trains, encore plus quand ils sont vrais. Et lorsque, traversant la pinède, ils les emmènent sur les plages des vacances. Ces enfants auraient une autre raison d’aimer le petit train touristique de Saint-Trojan, sur l’île d’Oléron, lequel fonctionne en partie à l’huile de friture usagée. Celle qui sort des bacs de cuisson de ces frites qu’il adorent avoir dans leur assiette.

Derrière toute initiative nouvelle, il y a généralement un personnage clé, en l’occurrence ici Gregory Gendre. Ancien de Greenpeace, lui-même natif d’Oléron, sensibilisé au problème de recyclage, il s’intéresse vite à ce collègue marseillais, qui organise un business de récupération avec les huiles de fritures usagées ( cette association se fera remarquer à la Conférence de Copenhague en 2009).

« Roule ma frite » Oléron est née et il y a de quoi faire. L’île qui, la saison d’été, passe de 30 000 à 300 000 habitants regorge de restaurants, campings, baraques de vente sur le pouce, qui ne savent que faire de leurs huiles de friture, si ce n’est parfois de les jeter, ce qu’interdit la loi au demeurant.

Après avoir créé une structure associative, en 2007, soutenu par 80 adhérents, Grégory Gendre se met donc à collecter ces huiles avec son véhicule utilitaire personnel, à les filtrer par ses propres moyens pour les proposer ensuite à des engins de chantier, tracteurs, taxis, tous véhicules faisant usage de la bicarburation. L’affaire se développe rapidement, au point que son initiateur, aujourd’hui à la tête d’une association de 4 salariés, lui-même payé par le réseau Ashoka, est signalé dès 2008 dans la première édition des Entrepreneurs d’avenir.

L’histoire de Gendre fait penser à cette autre personnalité, Josh Tickell, lequel avait entrepris un tour d’Amérique dans une camionnette Winnebago bricolée se déplaçant grâce à de l’huile de friture usagée dans son réservoir. Tickell, dont le dernier documentaire sur sa croisade pour le biodiesel a fait l’objet d’une projection au festival de Cannes 2010, avait obtenu de la municipalité de Las Vegas, dix ans après ce premier coup d’éclat, qu’elle fasse rouler les 150 bus scolaires avec cette énergie de récupération.

Ce genre d’innovation, si elle paraît ne poser aucun problème aux Etats Unis et ailleurs, illustre une fois de plus l’absurdité de la réglementation française en la matière. On sait que les huiles alimentaires constituent un déchet tout à fait valorisable, avec ses avantages environnementaux induits. Et l’on ne compte pas les nombreux amateurs qui, depuis longue date, la transforment dans leur garage pour leur usage personnel.

Pour la loi française, en dépit d’une directive européenne tout à fait favorable, l’utilisation est illégale, excepté pour les agriculteurs, pêcheurs, collectivités territoriales. C’est ainsi, par la force des choses, que deux tiers de ces huiles se retrouvent dans les égouts, puis sans les stations d’épuration, même si un certain nombre de communes en organisent la récolte dans leurs déchetteries. Les particuliers, eux, sont exclus de l’usage, mais tout le monde, administration fiscale et douanière, s’applique à fermer les yeux.

Néanmoins, l’administration commence à bouger. En juillet dernier, Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l’Écologie, a visité l’usine biodiesel Veolia de Limay (Yvelines), conçue, entre autres, pour la valorisation des huiles alimentaires usagées (HAU), la première – et à ce jour seule unité de production de biocarburant à partir de déchets gras. L’huile, achetée à la société qui l’a collectée (également filiale de Veolia) est transformée par un procédé chimique de « transestérification », puis séparée en ester pour carburant et en glycérine. Vendue à des compagnies pétrolières (le prix n’a pas été communiqué au Crapaud), elle entrera pour 7 % dans le gazole fossile. De 20 000 tonnes, la capacité de l’unité (à 22 millions d’€) pourrait passer à 45 000 d’ici 2013. Rien encore certes au regard des 170 000 tonnes nationales.

Toujours à l’affût d’une démonstration citoyenne à l’égard de ses clients, la chaîne de restaurants McDonalds elle-même n’a pas manqué dès 1999 d’engager le recyclage de ses huiles de friture. 7000 litres environ chaque année, également transformée puis revendue.

Mais, comme en bien des domaines concernant l’environnement, deux « démarches » se dessinent ici, entre la récupération, type Veolia, qui devient business – laquelle requiert de gros moyens de collecte, de transport et de transformation, et celle pratiquée par des associations telles que Roule ma frite – d’autres se sont créées entre temps à Charleville Mézières, Limoges, Marseille ou Huiletic en Ardèche, qui revalorise ses collectes en huile dite filante à destination des outils de tronçonnage.

A Oléron, la filière de recyclage répond à des considérations économiques, logistique et technique. Suite à de longs mois de parcours administratifs, l’association a obtenu de la Communauté de communes le financement d’une station de filtration. Puis cette expérimentation grandeur nature avec le Petit Train de Saint-Trojan, la société Valagro étant chargée d’analyser sur les motrices l’état des moteurs, depuis qu’ils sont alimentés par un carburant à 30% d’huile alimentaire, dont les premiers résultats sont très encourageants.

Les huiles testées provenant de productions variées, pommes de terre fraiches ou surgelées et dans des conditions d’utilisation différentes, il s’agit de déterminer les modes d’emploi optimum. Par ailleurs on a rationalisé les circuits de collectes, aussi courts que possible en kilomètres. Car la collecte porte déjà sur une quantité, qui dépasse les 20 000 litres.

Une chose est acquise : ce déchet et sa combustion dans un moteur ne génère aucun gaz à effet de serre, de plus la plante qui a servi à le produire a déjà fait son cycle carbone. A l’inverse des agrocarburants, provenant de cultures de base comme le maïs ou le soja, que l’on détourne de leur usage alimentaire, de plus en plus qualifiés de« nécrocarburants ».

Au-delà de l’aspect environnemental et des économies pour les réseaux d’assainissement avec le surcoût engendré par ces déchets particuliers, l’action de RMF17 se veut exclusivement à vocation locale. Ainsi, elle peut aider des personnes, professeurs, mamans seules, travailleurs saisonniers, confrontés à la nécessité de se déplacer en voiture sur de longs trajets, à réduire avec l’huile retraitée leur budget carburant.

Ayant acquis un taxi de 9 places, elle est en mesure, désormais, d’aider au déplacement de personnes âgées isolées en milieu rural. Sa charte au demeurant, si elle a des analogies avec celle des agences de notation, insiste sur trois AAA : Acteurs locaux, Actions concrètes “grand public” et Agenda basé sur l’économie sociale et solidaire, soit comme le dit Grégory Gendre « travailler pour l’environnement, rendre service et créer des emplois ».

Sortant du Petit Train, les enfants peuvent s’arrêter à certains stands pour se faire payer un cornet de frites, des commerçants affichent déjà sur la porte d’entrée la récupération de leurs huiles, devenu argument commercial.

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