La guerre de l’ortie… n’aura pas lieu

Le crapaud - Nicolas Jacquette - La guerre de l’ortie… n’aura pas lieu

Les passants n’en revenaient pas. De voir des élus municipaux, ceints d’écharpe tricolore, et des militants de différentes associations, épandre un liquide verdâtre sur les massifs d’un parc municipal de Montreuil (93). Il leur fut répondu qu’il s’agissait tout simplement de purin d’ortie. L’action, en décembre dernier, relançait d’une certaine manière ce qu’on a nommé, la guerre de l’ortie.

Mauvaise herbe, l’ortie? C’est bien la méconnaître. L’ortie, aux yeux du peuple, herbe si méprisable Tient dans la médecine une place honorable», stipulait l’École de Salerne, première faculté de médecine au 8 ème siècle, qui la tenait en grande estime.

En fait, le monde rural, urbain aussi à une époque, a toujours apprécié cette simple dans ses multiples usages. En premier lieu alimentaire, notamment plat du pauvre dans les périodes de grande misère. On l’accommode aussi bien en salade, en soupe, en légume, tels les épinards, voire servant de base à la bière. Médicinale aussi, préconisée contre la chute des cheveux, l’acné, l’exéma, et donnant du tonus. Longtemps considérée comme l’une des plantes majeures dans ce domaine.

Tinctorale encore et textile pour fabriquer tissus, fils et cordages. Sa résistance était réputée, pour preuve, le fourreau du couteau d’Ötzi, la momie néolithique trouvée dans un glacier des Alpes, était tissé de fibres d’ortie. Aussi plus récemment, lors de la 1ère guerre mondiale, les vêtements de l’armée allemande avaient été conçus de ces mêmes fibres, ce qui leur donnait cette fameuse couleur verte propice au camouflage.

Enfin et surtout le monde rural profitait de ses grandes vertus phytosanitaires.

Au XIXème siècle, le scientisme aidant, son sort bascule. L’ortie, dans ses diverses préparations, disparaîtra petit à petit de la pharmacopée, des recettes de cuisine, des machines à tisser, objet de l’ingratitude humaine. A plus forte raison de son emploi agricole. Oubliant que, riche en azote, fer, potasse, oligo-éléments, le purin d’ortie sert autant à lutter contre les insectes en évitant les pesticides qu’à fertiliser les plants pour renforcer leur immunité.

De plus en plus soumis aux lois du rendement des terres, l’essentiel du monde agricole moderne se soumet aux préparations de synthèse, d’autant qu’un certain nombre de ces produits naturels peu préoccupants (PNNP), dont l’ortie, n’ont jamais été homologués. Mollesse des ministères de tutelle ou forte pression des lobbies de l’agrochimie ?

Paysans, arboriculteurs, maraîchers, jardiniers du dimanche, acquis aux méthodes vertes, tous amis du purin d’ortie, eux, n’ont jamais rompu les rangs – certains aiment se retrouver à la Fête «Les Z ‘Orties» fin mars à la Haye de Routot (27) ou aux Orties Folies» en mai à Melle (79). Ils l’utilisent, soit fabriqué par eux-mêmes, soit acheté à des producteurs spécialisés. «Nous avons le droit de les commercialiser, mais sans dire à quoi elles servent!», dit l’un d’entre eux. Car les PNNP, ne disposant pas d’autorisation de mise sur le marché (AMM), sont officiellement interdites à la vente. Situation cocasse, assez typique de nos blocages. Il s’agit donc, selon un de leurs grands défenseurs, Guy Kastler, de permettre à ces «receleurs» malgré eux de rentrer dans la loi.

L’épandage de Montreuil, pour symbolique qu’il soit, a peut-être aidé à faire bouger les choses et la guerre de l’ortie n’aura probablement pas lieu. La décoction devrait bientôt être autorisée à la commercialisation selon une procédure réglementaire que l’on tâche de simplifier – problèmes évacués en douceur dans nos pays voisins, Espagne, Autriche, l’Allemagne quant à elle a publié une liste positive de 400 «fortifiants de plantes», qu’elle a autorisées dans la foulée.

Ainsi pourrait être mis fin aux passes d’armes entre écologistes et gouvernement, accusé de soutenir les gros industriels pourvoyeurs de chimie, alors même que le Grenelle de l’Environnement impose leur réduction de 50% d’ici à 2018. Avec un bémol : « Si possible » (plan Ecophyto).

Président du Groupe régional des Agriculteurs Bio de Haute Nie, Benoit Lelièvre observe ces confrontations avec un certain détachement. Cela fait longtemps qu’il offre à ses chèvres des feuilles d’ortie fraiches, lesquelles, une fois fanées, après exposition au soleil, se trouvent dans leurs auges le soir, aliment riche et équilibré. Ses vaches elles n’y touchent pas, sauf en août pour les graines de la plante, car les animaux connaissent entre autres leur action vermifuge.

Une belle histoire que celle de cet éleveur. Ses grands-parents tiennent une petite ferme appartenant à un orphelinat du Havre Pointe dans le pays de Caux, qu’ils sont contraints de céder à l’un de ses oncles. Ce dernier, célibataire, lâche l’exploitation, confronté aux quotas laitiers en 1991, vend l’actif, vaches, tracteur et droits. Drame dans la trajectoire familiale. Encore étudiant en horticulture, Benoit, lui, tient à faire quelque chose de sa vie, son idée de reprendre une activité agricole fait son bonhomme de chemin. Finalement il se risque, avec l’assentiment de son épouse Paola, à acquérir 14 ha, 12 vaches et 20 chèvres à Tourville-sur-Pont-Audemer. Et décide de miser sur la qualité et la vente directe. On lui prédit des jours difficiles.

Aujourd’hui, fort d’un cheptel de 30 vaches et 50 chèvres, auxquelles il a ajouté des poules pondeuses, il a mis en place une activité de transformation vers tous les produits issus du lait, considère en vivre correctement – s’il fait abstraction de près de 80 heures de travail par semaine, a même procédé à des embauches. «Aller livrer des bennes de blé à la coopérative, plutôt déprimant, nous, nous avons le sourire des clients», remarque-t-il. Son grand-père cultivait déjà l’ortie pour en faire du purin dans le potager familial. Quant à savoir si la concoction, une fois autorisée, séduira les grands céréaliers? On peut en douter. Mais, selon lui, face au plan de réduction, ces derniers commencent à se poser des questions.

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