Allemagne « dénucléarisée » : en principe pour, en réalité contre

Lecrapaud - Robert Fiess - Jérôme Liniger - Allemagne « dénucléarisée » : en principe pour, en réalité contre

Ils ont de gros bonnets de laine sur la tête, portent parkas et bottes de neige aux pieds, visiblement il fait très froid ce jour-là dans le Harz en Allemagne. Néanmoins, pour les photographes, ils tiennent bien haut 2 grandes banderoles : « Vos 380 000 volts sous terre – pas de méga-pylônes ici ». Bref, les citoyens de plusieurs communes de ce coin de Saxe ont décidé de se battre, bec et ongles, contre le projet d’une implantation de ligne à haute tension dans leur voisinage. Cela se passait en février dernier et c’est toujours d’actualité.

Depuis que le gouvernement Merkel a décidé la sortie définitive du nucléaire en l’an 2022, après la catastrophe de Fukushima et un cinglant revers électoral en Bade-Wurtemberg, les écologistes et l’opinion publique en général considèrent qu’ils ont gagné une immense bataille, tous les partis politiques leur enfourchant le pas. Mais la messe est loin d’être dite. Les « rebelles » du Harz en sont l’illustration. Selon l’Agence pour l’énergie allemande (Dena), pour réussir le grand saut, il faudra construire dans l’ensemble du pays de 1700 à 3600 kilomètres de nouvelles lignes à haute tension, d’autant qu’à hauteur de 2050, selon les décisions gouvernementales, 80% de l’énergie allemande sera « verte ».

Or, partout où ces “autoroutes” sont en voie d’être installées se dresse un front résolu d’initiatives citoyennes, de protecteurs de l’environnement, de politiciens locaux –sans même évoquer les « Verts », lesquels bloquent les projets par diverses plaintes, recours administratifs, refus de vente de propriété. Jouant sur le fait entre autres que ces lignes sont nuisibles pour la santé… En Forêt noire, trois retraités bataillent contre la création d’une retenue d’eau artificielle en vue d’une centrale hydroélectrique de stockage. Et font savoir qu’ils s’enchaîneront aux arbres le jour où débutera les travaux d’excavation. Près de Brême, on s’oppose à la mise en place de la ligne à haute tension, reliant le réseau allemand à celui de la Norvège, alors qu’elle pourrait donner accès au formidable réservoir de production électrique, bon marché, de la Norvège. Pour l’accepter en fin de compte, devant la menace qu’elle soit placée ailleurs.

Après 5 décennies de lutte tendue et enfin aboutie autour du nucléaire civil, l’Allemagne pourrait connaître la chance d’un nouveau consensus, s’affirmer comme le premier pays industrialisé à s’en être débarrassé. Encore faudrait-il, comme le remarque de façon pertinente un éditorialiste de la revue Cicero, que la population, le parti Vert pour commencer, comprenne et admette que cela impliquera non seulement un coût énorme à la charge de tous – état, entreprises, particuliers – de l’ordre de celui de la réunification, soir plus de 200 milliards d’€. Mais aussi d’autres fortes contraintes.

Situation qui pourrait se résumer par un « En principe pour, en réalité contre ». Ainsi les écolos sont vent debout contre le nouveau pipeline en mer Baltique, qui doit apporter le gaz russe, indispensable aux centrales qui vont remplacer celles du nucléaire, l’exploration de nouveaux gisements de gaz de schiste, alors qu’en Ruhr on y a constaté des réserves immenses, la construction de nouvelles centrales à charbon. Pour ne prendre que quelques exemples. Et s’ils sont pour des usines solaires gigantesques, qu’on les mette de préférence en Afrique.

Le débat autour du nucléaire a éclipsé la réflexion sur les choix « écologiques » faits dès à présent, poursuit l’éditorialiste. La liste des erreurs est longue, notamment l’échec de l’essence verte E10 boudée aux stations, à croire que l’agrocarburant peut faire rouler nos voitures sans menacer l’alimentation de nombreuses populations pauvres. Et qu’en sera-t-il du bilan C02 de l’Allemagne avec la construction prévue de 26 nouvelles centrales, à gaz et surtout à charbon, alors que le gouvernement promet de le réduire de 40% d’ici à 2050 ?.

La transition est décidée, certes. Il serait urgent maintenant qu’un vrai débat s’engage sur les meilleures options politiques et technologiques des travaux d’Hercule qui attendent le pays, sachant que ce débat ne manquera pas de confronter opinion publique, écologistes, industriels, partis politiques et gouvernement à des choix, qui sont, ou seront loin d’être évidents et surtout acceptables en bloc par l’ensemble des parties prenantes.

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